Un homme de passage

Pour bien comprendre le verbe « passer », ŒBR, ‘Avar, avec un Œ, Ayin, il faut lire l’apologue de Shibbolet, dans l’histoire de Jephté (Juges, 12, 5 et 6).

« Galaad s’empara des gués du Jourdain du côté d’Ephraïm. Et quand l’un des fuyards d’Ephraïm disait: laissez-moi passer ! les hommes de Galaad lui demandaient: Es-tu Ephraïmite? Il répondait: Non. Ils lui disaient alors: Eh bien, dis Shibboleth (SBLT). Et il disait Sibboleth (XBLT), car il ne pouvait pas bien prononcer. Sur quoi les hommes de Galaad le saisissaient, et l’égorgeaient près des gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. »

Les « gués », du Jourdain, c’est MŒBRWT, Ma’Éberot, les « passages ». « Laissez-moi passer ! » c’est AŒBRH, A’èvorah. Quant à « Shibbolet », c’est un « mot de passe » qu’il faut prononcer exactement. Entre SBLT, Shibbolet et XBLT, Sibbolet, la différence porte sur le Chine, transcrit S, prononcé « ch », et le Samek, transcrit X, prononcé « ss » : ceux qui zozotent et disent Sabbat au lieu de Shabbat, SBT,… Salam au lieu de Shalom, SLWM… Sem au lieu de Shem, SM, ceux-là ratent leur examen de … passage ! Classer les gens en reçus et recalés, selon leur accent et leur prononciation, c’est une responsabilité qui ne s’exerce pas à la lègère, « en passant ».

Nous tenons notre nom, Shem, de notre père qui le tient de son père, et ainsi de suite… Peut-être notre lignée masculine ascendante (dite « agnatique ») s’arrête-t-elle tout de suite, faute d’informations, peut-être pouvons-nous remonter loin grâce à la mémoire familiale. Mais quoi qu’il en soit, la lignée s’arrête quelque part, au père du haut … de l’arbre généalogique, AB-RM, « Père haut ». Au-delà, des inconnus, n’importe qui, les Sémites aux noms bizarres, contre qui se battent les antiSémites (antiChémites ?) qui, comme Don Quichotte contre les moulins à vent, fabriquent leurs ennemis à partir de leur imagination. Au milieu, ŒBR, Éber, dont nous ne savons rien, sauf qu’il était « hébreu », c’est-à-dire « de passage ».

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes paroles » (Genèse 11, 1). Tous les babils sont semblables. Tous les bambins babillent, empilent des cubes, colorient des formes, dessinent des bonshommes, alignent des lettres, épèlent des noms, remplissent des tirelires … Mais ils ne se parlent pas, ils ne s’appellent pas, aucune information ne passe de l’un à l’autre.

Un hébreu, c’est un passant, un homme de passage, mais c’est aussi un passeur. L’hébreu, c’est aussi une langue, qui, comme toutes les langues, passe et se déforme de bouche à oreille. Que reste-t-il des trésors de connaissances des monothéistes du temps d’Akhenaton ? Une TouRaH, une BiBLe… Toutes les langues, de BeuBLe à PeuPLe, se repassent des étincelles de l’hébreu BiBLique.

La langue est la meilleure et la pire des choses”, dit Ésope. “Le langage est source de malentendus”, dit le renard au Petit prince (1). Le babil de l’humanité est la base d’un immense monument bâti lettre à lettre, brique à brique, mot à mot, jamais achevé… Les langues sont transmises, entassées, déformées, oubliées… Les hommes passent, reste la Parole de Dieu.

(1) Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… (Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince, chapitre 21).

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