Bavure et fanatiques

Dans l’épisode du viol de Dinah, deux fils de Jacob se rendent coupables d' »usage excessif de la force ».

En Genèse 34, Sichem, fils de Hamor, viole Dinah, fille de Jacob. Ses deux frères, Siméon et Lévi, sont alors responsables de cruelles représailles, qui visent non seulement l’auteur du viol, mais tout le peuple dont il est le prince.

Violer une jeune fille est un crime, passible du tribunal (le nom de Dinah, DYNH, renvoie au juge, DYN, Dayan’ et au Palais de justice, BYT-DYN, Beyt-Din’). Or un peuple sans tribunal, incapable de juger son propre prince, ne saurait subsister, ce qui voue Sichem au sort de Sodome. Croire, par ailleurs, que la circoncision suffit pour faire partie de la famille et du peuple d’Israël (Jacob a reçu ce nom deux chapitres auparavant), c’est n’avoir rien compris à l’histoire d’Abraham, de l’Annonciation à la ligature d’Isaac : la circoncision est un “signe” de l’alliance conclue avec YHWH, ce n’est pas l’alliance. Entrer dans un peuple, et ceci ne vaut pas seulement pour celui d’Israël, suppose en assumer l’histoire et en partager le destin, ce qui n’est pas impossible mais exige des formalités autrement plus complexes qu’une simple opération chirurgicale, aussi douloureuse soit-elle.

Or Jacob ne juge ni ne châtie ses fils. Il ne leur reproche que d’avoir détruit sa renommée : « Vous me rendez odieux aux habitants du pays, aux Cananéens et aux Phérésiens. Je n’ai qu’un petit nombre d’hommes; et ils se rassembleront contre moi, ils me frapperont, et je serai détruit, moi et ma maison.« . Sur son lit de mort, Jacob s’écrie (Genèse 49, 5-7) : « Siméon et Lévi sont frères; leurs glaives sont des instruments de violence. (…) Maudite soit leur colère, car elle est violente, Et leur fureur, car elle est cruelle ! Je les disséminerai dans Jacob, et je les disperserai dans Israël ».

Selon cette prophétie, la tribu de Lévi n’aura pas de territoire propre ; en raison de sa mission sacerdotale, ses membres seront répartis sur l’ensemble du pays d’Israël. Quant à la tribu de Siméon, lors du partage de Canaan par Josué, elle sera enclavée dans le territoire de celle de Juda. Josué 19, 1 et 9 : « La seconde part échut par le sort à Siméon, à la tribu des fils de Siméon, selon leurs familles. Leur héritage était au milieu de l’héritage des fils de Juda. (…) L’héritage des fils de Siméon fut pris sur la portion des fils de Juda; car la portion des fils de Juda était trop grande pour eux, et c’est au milieu de leur héritage que les fils de Siméon reçurent le leur. » Elie Munk commente ainsi Genèse 34, 7 : « Ainsi neutralisée, la menace représentée par les mœurs violentes des deux frères se trouvera écartée, et leur dispersion parmi les tribus d’Israël aura un effet salutaire sur la nation. Car ils apporteront à leurs frères, et notamment aux époques de persécution et de défaite, leur courage, leur force, leur flamme sacrée et un noble sentiment de fierté ».

L’État, transcendant aux mortels qui le constituent à chaque instant, est détenteur de la violence légitime : il peut déclarer la guerre à d’autres États et contraindre par la force les individus qui ne respectent pas la loi. Mais la violence a des limites. Quoique le bombardement de Dresde ou la bombe atomique de Nagasaki fussent de trop, ces excès n’ont certes pas altéré la légitimité du combat que menaient alors le Royaume-Uni contre l’Allemagne et les États-Unis contre le Japon. Mais ils n’ont pas servi leur cause.

Il appartient à chaque État en guerre de proportionner les moyens employés aux buts poursuivis et de sanctionner l’usage excessif de la force, sous peine de voir la ruine de sa réputation servir d’arme à ses ennemis. Quant aux fanatiques, pour prévenir leurs crimes et transgressions, il importe d’en canaliser la violence et d’encadrer leur ardeur.

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