Les appels à Moïse (GRJO)
Les responsables de Judéopédia sont heureux – et honorés – de publier un commentaire du Grand-Rabbin Jacques Ouaknin sur la parasha Vayiqra.
Le livre du Lévitique et la parasha Vayiqra débutent par une invitation : « וַיִּקְרָא אֶל־מֹשֶׁה, WYQRA AL-MSH, Vayiqra èl-Moché ». « Il appela Moïse » Le texte ne donne pas l’origine de cet appel, mais il est évident qu’il vient de Dieu. Dieu aurait pu lui parler directement comme Il le fait habituellement « וַיְדַבֵּ֥ר יְהוָ֖ה אֶל־מֹשֶׁ֥ה, WYDBR YHWH AL-MSH, Vaydabère Adonaï el-Moché » ! « Dieu parla à Moise…. » Pour quelle raison le texte est-il ici différent du style habituel ?
La première fois que Dieu « appelle » Moïse, c’était du milieu du Buisson ardent (Exode 3, 4). Dieu avait pris la voix d’Amram, pour ne pas effrayer Moïse qui croyait entendre parler son père. Nos Sages en déduisent ce principe : il ne faut jamais adresser la parole à quelqu’un, sans l’avoir interpellé et attiré son attention auparavant.
L’idée développée ici est que toute parole doit avoir un auteur et un destinataire. Toute parole devient un lien entre celui qui parle et celui ou ceux qui l’écoutent, et ce lien a besoin de préparation, d’entrée en matière. L’interlocuteur comprend ainsi que l’on s’adresse à lui. L’entrée en matière confère à l’interlocuteur, à la fois existence et importance. Il devient le dépositaire de la parole. S’il s’agit d’un message suivi d’un engagement, l’interlocuteur se sent concerné et impliqué, et il prête davantage d’attention.
Ce principe s’applique dans bien des domaines de la vie, surtout au niveau des relations humaines. Entre parents et enfants, le discours éducatif peut prendre différentes formes : dictat, indiscuté et indiscutable ou au contraire, interpellation sous forme de concertation et d’élaboration d’un projet commun ; dans ce dernier cas, l’enfant se sent impliqué, partie prenante. Il comprend son intérêt et ressent la manifestation d’amour à son égard. Même s’il se sait « petit », l’interpellation le grandit, lui confère une certaine stature. Il devient un associé dans l’œuvre commune, dans le projet des parents. Lorsque des parents se donnent la peine d’expliquer un ordre, son exécution se déroule dans un tout autre état d’esprit, avec enthousiasme et entrain. L’enfant se sent soutenu et encouragé dans l’action entreprise.
Cette situation psychologique se retrouve dans le domaine du travail, dans les relations entre patrons et ouvriers, entre chef de service et employés, et surtout dans le domaine familial, entre mari et femme. Plus d’une femme se sent frustrée parce que son mari se réserve jalousement un domaine où le plus souvent, il prend tout seul des décisions pour «son travail », c’est son domaine réservé, secret, intime. Même s’il aime sa femme plus que tout au monde, même s’il l’entoure d’attentions affectueuses, cette femme sent qu’il existe un domaine d’où elle est exclue, entraînant tristesse et sentiment de méfiance. Au contraire lorsque la femme est consultée, elle apprécie l’importance qui lui est accorde, et elle en retire une fierté certaine.
Le second appel adressé à Moïse se situe au moment de la Révélation sur le Mont Sinaï. « Et Dieu appela Moïse au sommet de la montagne » (Exode 19, 20). Dieu l’appelle pour le distinguer des autres, pour le montrer du doigt à la foule. Dans une manifestation publique, on appelle à monter à la tribune des personnalités, et des personnes à honorer.
Le troisième appel est celui qui ouvre le Lévitique. Il est différent de ceux qui l’ont précédé du point de vue du déroulement de l’histoire d’Israël. Dans le Livre de l’Exode, le peuple juif se trouve en situation de récepteur «Le peuple reçoit les bienfaits de Dieu », il bénéficie de l’amour gratuit de Dieu. Dans le Lévitique apparaît une nouvelle dimension. Le peuple juif va désormais devenir également « celui qui donne », « c’est Dieu qui reçoit ». Cette situation est comparable à celle d’un enfant mineur. Le cadeau offert au père provient de l’argent du père, mais quel plaisir pour le père quant à l’initiative du fils, même si en définitive, ce dernier ne possède pas d’argent en propre.
La Loi sur les sacrifices introduit cette nouvelle dimension dans la vie du peuple juif. C’est une forme nouvelle de relation, un face à face où chacun des partenaires est en mesure d’apporter quelque chose à l’autre.
WYQRa s’écrit avec un petit Aleph. Cette lettre en réduction, a été interprétée comme un signe d’humilité. Même si l’homme se sent tellement petit et insignifiant par rapport à la grandeur divine, son « sacrifice » est néanmoins le bienvenu et il sera agréé par le Créateur comme un grand cadeau.
Si Moïse a pu entendre l’appel de Dieu, simplement parce qu’il était à son écoute, toute personne à l’écoute de Dieu peut aussi finir par entendre Son divin appel. Celui qui est à l’écoute de son devoir, en perçoit continuellement le signal et sait se soumettre à ses exigences.
Signalons enfin que l’Eternel appelle Moïse par le nom, MSH, Moché, donné par la fille de Pharaon, une étrangère, une païenne ; du fait que ce nom a été donné avec amour et affection, il apparaît comme le plus beau nom donné au sauveur d’Israël. Langage d’amour et de paix, voilà le seul chemin qui, en vérité, peut mener notre monde à sa réalisation selon la volonté divine.
Grand-Rabbin Jacques Ouaknin
Voir aussi
Lire, proclamer, appeler, crier
La chaussure ôtée